Nowruz – Fêter le printemps dans le Kurdistan iranien

Du 5 mai 2022 au 27 mai 2022 – Iran

C’est avec une certaine émotion que nous reprenons la plume pour des histoires d’Iran, alors que nos ami.es se battent pour leur liberté, se battent pour dessiner un futur dans lequel les enfants pourraient continuer de fêter leurs printemps. Chaque rencontre en Iran a été le nid d’espérance d’une envie fébrile de révolution, de changement, de renouveau. Un Nowruz politique. A notre tour désormais d’espérer de tout cœur l’avènement de ce Printemps Iranien, pour que les luttes menées dans le sang et les larmes ces dernières semaines ne soient pas vaines.

Le compteur tourne et les kilomètres défilent dans le Kurdistan iranien

Pour nos premiers temps en Iran, nous choisissons de prendre la route à l’Est du pays, le long de la frontière avec l’Irak, dans le Kurdistan Iranien. A la frontière, la douane est étonnamment fluide, nous qui nous étions préparés à lutter bec et ongles pour avoir droit de cité sur le territoire. Le couloir interminable qui marque le passage de la Turquie à l’Iran est assiégé par les vacanciers de Ramazan Bayram – la fête de fin de Ramadan – l’enthousiasme débordant pour nos allures exotiques déferle sur nos humeurs fébriles. Puis nous entamons une grande descente de 50 km dans une vallée desséchée entre poussière des files indiennes de camions et précipices gorgés de carcasses de voitures.

En contrebas, c’est Mahruz et Heida qui, craignant pour nous le crépuscule et les « dangers » de la vallée, prennent d’assaut notre itinéraire et nous escortent avec beaucoup de chevallerie jusqu’aux portes de Khoy. Nous débarquons ainsi de façon impromptue dans leur dîner de famille, et savourons le smille délices iraniens qui nous sont donnés à découvrir. Un premier soir en Iran à l’image des deux mois et demi passés parmi cette communauté outrageusement hospitalière. Les soupes épicées, les légumes farcis, le pain tendre de Khoy aux graines torréfiées, la confiture aux pétales de roses dorées. Après autant de conseils et précautions avisés – nous apprendrons vite que pour nos hôtes iraniens, tout territoire voisin et un peu inconnu paraît être d’un danger extrême -, nous enfourchons nos bicyclettes pour nous enfoncer dans le Kurdistan. Nous fermons fort les yeux quand les centrales nucléaires ou le lac asséché d’Urumié se dessinent à l’horizon. Première soirée en Iran accueillis dans la famille de Mahruz et Heida

Atabak, kurde de 8 ans, plus jeune restaurateur de notre connaissance, qui nous a laissé dormir dans son restaurant Pause-déjeuner au calme, mais sans jamais enlever le hijab !

Nous découvrons à Myandoab, avec Sajad et sa clique, que la vie sociale s’ébroue à la tombée du jour. Ville déserte dans la chaleur de la journée, les rues deviennent pleines à craquer de badauds et d’échoppes illuminées sur les coups de minuit. Cette vie nocturne ne nous rentre pas dans la peau, et nous épuisons nos forces à tenir la veillée. Nous nous laissons balader par Hadi et Yousef, notre premier aperçu des montagnes kurdes verdoyantes agrémenté d’un kébab aux patates. A Saqqez, nous nous serrons dans une bicoque beaucoup trop chauffée chez Jamal, Narmin et Rojya. Nous nous couchons encore beaucoup trop tard après la succession de plats, thé et fruits sur le tapis faisant office de table au sol. L’infinie hospitalité de Jamal se transforme en prison de mousses douillettes, où notre libre-arbitre et notre autonomie sont troqués sans ménagement contre un paternalisme directif, confortable, accueillant, mais étouffant. Nous nous extrayons de ce piège, non sans difficulté, et nous envolons sur la route des montagnes.

Nous découvrons au fil du chemin suspendu la tradition de Nowruz, une célébration kurde qui fête l’arrivée du printemps. Fête de la lumière, du renouveau, de la vie qui reflue dans les bourgeons, les pépillements des oiseaux, les rayons du soleil qui s‘attardent un peu plus dans le feuillage des arbres… ce moment parle particulièrement à nos corps éprouvés par le grand air du voyage. Quelle belle coutume pour célébrer la vie que de faire commencer la nouvelle année au moment où la nature commence elle aussi un nouveau cycle. Cet héritage millénaire s’est répandu dans la civilisation perse de Darius, et est aussi partagée à travers l’Asie Centrale, de la Turquie au Tadjikistan.

Route de montagnes vers Marivan Lever de soleil sur le vendredi, journée de repos en Iran

Fleurs du printemps à la frontière Iran-Irak

A Uraman-Takht, un village peu cossu, niché dans une vallée étroite au bord de la frontière irakienne, les maisons s’accrochent tant bien que mal à la falaise. Les ruelles et les volées d’escaliers, les petits bouts de jardins discrets, courent à même les toits. Nowruz est à l’honneur avec des bouts de tissus colorés accrochés aux branches des arbres, fiancées du printemps, mais aussi avec les grandes lessives des maisons, les nuits de danse et de musique… Cet ensemble de rites, simples ou farfelus, pratiques ou symboliques, nous semblent nourrir l’amour de la vie et du réel, la gratitude envers ces écosystèmes qui nous portent et nous font grandir.

Nowruz, c’est aussi le témoignage de l’amour que les iraniens portent à la « nature », dans laquelle ils se précipitent avec leurs autos bruyantes et malodorantes. Chaque vendredi est le théâtre à l’éclosion des picnics au vert, un vert parsemé de voitures et de déchets abandonnés en toute insouciance. Chaque source, chaque méandre du plus petit ruisseau, est célébré avec beaucoup de cet enthousiasme paradoxal Nous le découvrons alors que nous progressons dans les montagnes escarpées, raidillon après raidillon, grande descente après grande descente, dans un paysage ciselé de lames rocheuses, des pâturages perchés, un pastoralisme dans un décor vertigineux. La route s’enfonce dans des gorges asséchées, s’envole vers de hauts plateaux, serpente entre les derniers nevets de neige poussiéreuse. A Marivan, le vendredi, jour de repos, les voitures s’empilent entre ruisseau lac et falaise abrupte. Elles klakonnent, fanfaronnent, font ronfler les moteurs de leurs Peugeot décrépies. Elles occupent amplement tout l’espace, le moindre bas-côté, le moindre champ, et aussi l’espace sonore, laissant peu de place à nos vélos et sonnettes, ridicules dans ce tintamarre assourdissant.

Pour arriver à Paveh, nous jouons au chat et à la souris avec nos amis Delara & Hussein, deux cyclo-voyageurs iraniens de Amol. Ils finissent par tricher et monter dans une « vanette » une de ces innombrables camionnettes bleues. La chaleur torride nous écrase comme des moucherons, nous sommes récompensés néanmoins par l’invitation à dormir du marchand de légumes Ayub, hêleur professionnel du marché. C’était sans compter les gardiens de la révolution qui nous suivent et finissent par nous contrôler en pleine rue. Nous nous frottons pour la première fois aux services de renseignement iraniens, évidemment dans une ruelle sombre et étroite. Tout y passe, déballer toutes les affaires, brasser toutes les photos, examen minutieux du téléphone, la peur au ventre. Quand nous pensons nous être extirpés de ce mauvais pas, les deux mêmes hommes (toujours en civil) reviennent jusqu’à chez notre hôte du soir pour nous extorquer d’éventuelles délations sur la famille qui nous héberge. Cette histoire n’aura heureusement pas de suite, nous finirons la soirée déjà bien entamée par ces absurdités affalés sur le tapis, à se rassurer mutuellement, à discuter en sourires et gestes farfelus. Mais, alors que nous écrivons ces lignes, nous pensons à touTEs les manifestantEs arrêtéEs depuis les dernières semaines, aux familles cyclo-voyageuses brassées par la situation politique traversée en Iran, et à tous les hôtes iraniens qui prennent des risques considérables pour nous accueillir et partager un bout de leur culture.

Bivouac avant la grande montée jusqu’à Uraman-Takht

Village suspendu d’Uraman-Takht…  et ses toits en terrasses !  Route vers Paveh

Notre printemps kurde prend fin dans une nébuleuse. Le brouillard – sans doute une tempête de sable en provenance d’Irak due à la déforestation et la désertification accrue – est épais et ôcre, il nous pique les yeux et la gorge, nous brûle les poumons. Les masques COVID sont une fois encore de sortie. Entre les particules de pousisère suspendues au relief,nos bicyclettes avancent à tâton. Nous perdons nos repères espace-temps, seuls quelques arbres se détachent parfois de la brume et redonnent une sensation de paysages défilés. La poussière se colle à nos vêtements, à nos sacoches, à nos cils, on ne parvient pas y échapper. Nous traversons des rivières asséchées, des villes fantômes d’où quelques pans de façades délabrées surgissent dans un voile opaque. La poussière pousse à un repli sur soi, on s’enroule dans nos châles d’où pas un bout de sourire, pas une fraction de clin d’oeil ne dépasse. On s’enferme dans nos pensées. On pédale, hagards, attendant que ça passe.

Mais le nuage empoisonné s’éloigne enfin, et nous goûtons à Bisotun le plaisir trop souvent négligé de respirer à grandes goulées. Un bel hommage à Nowruz que les jardins de Khorramabad, ville feuillue à la frontière entre Kurdistan et Lorestan. Nous nous y reposerons à l’ombre délicieuse du mûrier imposant chez la famille de Mohammad.

Epais brouillard de poussière sur la route vers Kermanshah

La saison chaude arrive, les tentes des nomades s’installent dans les montagnes. 

Quelques jours frais chez Mohammed à Khorramabad

Un dernier coucher de soleil et nous laissons derrière nous ces belles montagnes kurdes

2 réflexions sur « Nowruz – Fêter le printemps dans le Kurdistan iranien »

  1. Chlochlo l'asticot

    Un très bel hommage à tous ces peuples qui se battent pour la liberté de vivre…

  2. Sandrine - Maman

    En toute sincérité, j’ai plaisir à lire vos lignes iranniennes vous sachant maintenant en Europe.
    Ce sentiment, hautement égoiste, je m’en excuse, n’inhibe néanmoins pas toute l’admiration que j’ai pour ces peuples, et ces femmes en particulier, qui souhaitent simplement « être » et vivre pleinement et en conscience leur passage sur Terre.
    Merci pour vos retours et vos partages, une partie de mon coeur se tourne vers toutes ces belles personnes qui vous ont accueilli comme leurs enfants, leurs frères et soeurs, leurs amis, tout simplement. Merci à elles.
    Bisous, et prenez soin de vous

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